« Les femmes d’abord » par Ayaan Hirsi Ali

Ayaan Hirsi Ali a reçu le 15 janvier 2007 le “prix des héros Martin Luther King” (Martin Luther King Heroes Award). Congrès de l’Egalité des Races (New York)
Le sectarisme n’a pas été éliminé, mais une part importante du rêve de Martin Luther King a été réalisée en Amérique. En grande partie à cause de l’énergie et de l’activisme de groupes comme le Congrès pour l’Egalité des Races (Congress of Racial Equality : CORE). Mais aussi, et c’est important, parce que la bataille a été menée dans le cadre d’une culture où les droits individuels avaient finalement été compris et activement défendus. Une culture qui valorise la vie, la liberté et la recherche du bonheur.
Le Docteur King, s’il était en vie aujourd’hui, serait ravi de voir que les petits enfants noirs et les petit enfants blancs vont souvent à l’école ensemble, s’asseoient ensemble pour prendre leurs repas, et jouent ensemble. Il verrait la réalisation de son rêve dans le fait que des Américains noirs et blancs soient amis, collègues et époux.
Mais si le docteur King était en vie aujourd’hui il remarquerait aussi que la ségrégation existe toujours. Oh, il ressentirait bien le frisson de la réussite en apprenant qu’il n’existe pas de barrières légales aux USA qui placent les noirs dans une position désavantageuse. Mais il remarquerait que détruire les barrières légales ne représente que la moitié du combat. Rien n’illustre mieux cette ségrégation invisible que ce qui s’est produit à la Nouvelle-Orléans l’année dernière et la façon dont la nation a réagi… ou n’a pas réagi.
Le rêve d’égalité du Docteur King allait au delà des noirs et des blancs. La communauté juive, par exemple, peut s’y retrouver du fait de ses propres luttes. Il y a soixante ans c’étaient les nazis en Europe qui étaient décidés à les exterminer au nom de la pureté raciale. Aujourd’hui c’est un réseau global de musulmans radicaux qui réclament un holocauste au nom de leur foi.
Sur un plan global le Docteur King Jr. serait heureux de voir que Nelson Mandela est libre et que l’apartheid a été aboli avec un minimum de violence. Mais sa détresse serait profonde du fait de la combinaison de commerce d’esclaves et de génocide qui se perpétue, jour après jour, au Darfour, au Soudan.
Qu’est-ce que tout cela a à voir avec moi ? Je viens juste d’arriver en Amérique et je n’ai jamais été victime de discrimination raciale. Au moment de ma naissance, la partie de l’Afrique dans laquelle j’ai grandi – Somalie, Ethiopie et Kenya – était indépendante. L’homme blanc était reparti chez lui.
La génération de mes parents et grands-parents parlait d’oppression par l’homme blanc. Mais quand l’homme blanc est parti, il n’a visiblement pas emporté l’oppression avec lui. Pratiquement toute la ségrégation et les persécutions en Afrique aujourd’hui sont commises par des noirs à l’encontre d’autres noirs. Une preuve de plus que, tout comme les vertus de gentillesse, de générosité et d’inclusion transcendent la couleur de la peau, il en est de même des vices de cruauté, d’avidité et d’exclusion.
Je suis récompensée ici aujourd’hui parce que le CORE veut porter le rêve de Martin Luther King Jr. au delà de l’inégalité raciale. Le CORE veut être une plate-forme à partir de laquelle la plus grande inégalité de notre temps, et peut-être de tous les temps, pourra être combattue.
Il s’agit de l’inégalité des sexes : une inégalité particulièrement obscène, qui s’exprime au travers d’actes comme la mutilation, les violences, le viol et le meurtre, et dans laquelle presque toute cette agression est justifiée au nom de la culture et de la croyance. Des atrocités commises contre les filles et les femmes dans le plus intime des contextes : à la maison, par papa ou maman, par un frère ou une sœur, par un mari ou sa mère. Le genre de persécution dont je parle est celle dans laquelle les chefs religieux, les politiciens, les tantes et les oncles, partagent tous la croyance que les filles, que les femmes, ont été créées par un dieu moins important.
Je suis née dans cette culture. Et je vous fais remarquer mon insistance sur le terme « culture ».
Quand je suis d’abord arrivée dans un pays Occidental, j’ai été étonnée de rencontrer des hommes qui disaient : « les femmes d’abord ». J’étais ébahie parce que je suis née et j’ai été élevée dans une culture qui me faisait passer en dernier parce que j’étais née fille. Où j’étais confinée, à cause de mon sexe. Où tout le poids de ce qui est considéré comme un comportement sexuel approprié reposait sur moi parce que j’étais femme.
Alors qu’ici, dans cette culture où les hommes disent « les femmes d’abord » :
J’ai vu comment les couples se battaient souvent ensemble pour assumer la charge de la parentalité.
J’ai vu comment les parents préparaient de la même manière leurs fils et leurs filles à acquérir les connaissances nécessaires pour assumer leur vie.
J’ai vu comment les écoles et même les gouvernements apprenaient aux garçons et aux filles à comprendre et contrôler leur sexualité.
Si je m’autorise à être inspirée par le rêve de Martin Luther King Jr., alors mon rêve est que ceux qui ont eu assez de chance pour naître dans la culture des « femmes d’abord » laissent tomber le mythe qui veut que toutes les cultures soient égales.
Les êtres humains sont égaux. Les cultures ne le sont pas.
Une culture qui célèbre la féminité n’est pas égale à une culture qui coupe les organes génitaux de ses filles.
Une culture qui tient la porte ouverte pour ses femmes n’est pas égale à une culture qui les confine derrière des murs et des voiles.
Une culture qui dépense des millions pour sauver la vie d’une petite fille n’est pas égale à une culture qui se sert de sa première rencontre avec la technologie de la natalité pour organiser l’avortement en masse, simplement parce que les bébés filles ne sont pas bienvenus.
Une culture dont les tribunaux punissent un mari pour avoir forcé sa femme à avoir un rapport sexuel n’est pas égale à une culture qui décrète qu’une jeune fille doit subir un viol en réunion, pour avoir parlé à un garçon d’une caste soi-disant supérieure.
Une culture qui encourage les rendez-vous galants entre les jeunes hommes et les jeunes femmes n’est pas égale à une culture où une fille est fouettée ou lapidée pour être tombée amoureuse.
Une culture où la monogamie est une aspiration n’est pas égale à une culture où un homme peut légalement avoir quatre femmes simultanément.
Une culture qui protège par la loi les droits des femmes n’est pas égale à une culture qui refuse aux femmes leur pension alimentaire et la moitié de leur héritage.
Une culture qui insiste pour maintenir ouvert un poste pour une femme à la Cour Suprême n’est pas égale à une culture qui déclare que le témoignage d’une femme vaut la moitié de celui d’un homme.
Le rêve d’égalité de Martin Luther King Jr. est devenu une réalité pour certains et reste un rêve pour beaucoup. Il est devenu une réalité pour les quelques personnes assez chanceuses pour vivre dans cette culture qui valorise l’individu sans préjudice de race ou de sexe. C’est cette culture qui me donne le vocabulaire, les outils juridiques, les ressources matérielles, les plates-formes et, surtout, la chance de rencontrer des individus qui pensent comme moi et sont prêts à défendre les droits de ces filles et femmes qui n’ont pas été aussi chanceuses que vous et moi.
C’est dans cette culture que le combat pour l’égalité est récompensé.
Malheureusement, c’est cette culture qui est menacée aujourd’hui. Beaucoup de ceux qui sont nés dedans pensent qu’elle va de soi… ou pire, s’en excusent.
Alors chers hommes et femmes de couleur, et chers hommes et femmes de toutes les couleurs, unissons nous pour protéger cette culture de la vie, cette culture de la liberté, cette culture des « femmes d’abord ».

Advertisements
Publié dans Data bank. Étiquettes : . Commentaires fermés sur « Les femmes d’abord » par Ayaan Hirsi Ali
%d blogueurs aiment cette page :