Ayaan Hirsi Ali, l’insoumise

La députée hollandaise d’origine somalienne, Ayaan Hirsi Ali, vit sous protection policière depuis qu’elle a osé se proclamer athée et critiquer l’archaïsme de la religion musulmane. Les meutriers de Théo Van Gogh veulent la tuer pour son film « Soumission ». Elle se réaffirme « Insoumise » dans un livre qui vient de paraître en français*. Caroline Fourest l’a rencontrée. La première que j’ai rencontré Ayaan, nous devions intervenir ensemble à un colloque sur les victimes de l’islamisme à Genève. Elle a parlé en premier et elle m’a demandé : « As-tu reçu des menaces pour ton livre sur Tariq Ramadan ? ». La scène avait quelque chose d’assez surréaliste. Car de tous les participants à ce colloque, une iranienne torturée sous les mollah, un ancien esclave chrétien soudanais, moi et d’autres, Ayaan Hirsi Ali était de loin la plus menaçée d’entre nous… Nous nous sommes revues à Paris pour son livre, Insoumise. Jamais titre n’a trouvé meilleure ambassadrice. Pas seulement parce qu’Ayaan est une femme magnifique, mais parce qu’elle incarne mieux que personne la résistance à l’intégrisme.

Le rêve laïque incarné

Ayaan Hirsi Ali est née en 1969, dans une Somalie ravagée par la colonisation. Le gouvernement issu de l’indépendance a été décapité par le nouveau régime communiste. Ceux qui avait participé à sa formation, les indépendantistes de la première heure comme son père, sont emprisonnés ou contraints à l’exil. Bien qu’intellectuel et brillant, Hirsi Magan se ralliera à l’idée que l’instauration de la charia est la seule alternative possible. Une idée que sa fille trouve « effrayante ». Ayaan Hirsi Ali est tout sauf son héritière politique. Même si elle a incontestablement hérité de son tempérament combatif et politique. Elle lui doit aussi d’avoir fait des études, malgré les rétissences de sa mère, persuadée que les filles n’ont qu’à apprendre le ménage pour être de bonnes épouses. Le fait d’être née femme va incontestablement sceller le destin d’Ayaan. Alors que son père est presque toujours absent, dans son dos et contre son avis, la grand-mère maternelle impose que l’on excise ses petites-filles. Une pratique barbare qui vous rappelle à vie ce que signifie naître femme dans un monde dominé par les traditions patriarcales et religieuses. Il y a d’autres rappels à l’ordre. Comme ces quatre épouses se disputant son père, un patriarche insaisissable. La famille ballote d’exil en exil, sur ses traces. Elle part notamment le rejoindre en Arabie Saoudite dans les années 70. Un refuge pour tous les opposants islamistes. Mais un enfer pour les petites comme Ayaan, qui n’a que six ans : « Nous devions aller à l’école en robe verte, la tête serrée par un voile. La chaleur nous faisait des cloques dans le dos. Nous n’avions pas le droit de jouer dehors. » Plus tard, elle se souviendra avec horreur des leçons coraniques façon wahhabite, où l’on vous apprend à haïr les non musulmans au nom du Coran. Pour l’instant, elle et sa soeur ne comprennent surtout pas pourquoi la religion impose tellement de restrictions aux femmes. Elles ne sont pas satisfaites lorsque son grand-père tente de calmer leur sentiment d’injustice en citant le Coran « Allah a dit : j’ai donné une place honorable à la femme. J’ai mis le paradis sous ses pieds » : « Nous avons regardé les pieds de ma mère, ceux de mon père, et nous avons éclaté de rire, écrit-elle dans son livre. Les siens étaient comme à son habitude habillés de chaussures italiennes luxueuses, et ceux de ma mère, nus, dans un sal état à force de marcher dans des sandales bon marché. »

Dressée pour être une « usine à fils »

Très jeune, Ayaan comprend que seul les garçons comptent. Quand on demande à sa grand-mère combien elle a de petits-enfants, elle cite son seul enfant mâle et oublie de parler de ses neuf filles. « Et nous alors ? » se rebellent ses petites-filles. La réponse de la grand-mère tombe comme un couperet : « Vous ? Vous allez nous faire des fils. » Au Kenya, où elle suit des études secondaires pendant les années 80, le nombre de filles scolarisées décline au fur et à mesure que l’islamisation progresse. Même Ayaan est impressionnée par sa professeure en religion. Elle se mette à porter le voile, spontanément. « C’est là que, pour la première fois, j’ai ressenti le besoin de devenir martyre. Pour me rapprocher de Dieu ». Sa mère est ravie. Mais allez savoir pourquoi, chez cette petite fille là, la pulsion de vie et de liberté finit toujours par l’emporter sur la pulsion de mort. Le décalage entre les leçons de morale et la réalité de la pratique religieuse la choque. Sa foi s’effrite. Aujourd’hui encore, elle le dit et le redit : elle n’a rien contre la « religion consolatrice » mais elle refuse la « religion en tant qu’étalon moral ou règle de vie ». Elle sait de quoi elle parle. Le chemin tout tracé au nom des traditions et de la religion a bien failli la rattraper.

En 1992, elle est mariée de force à un cousin vivant au Canada. Elle doit partir le rejoindre. En attendant, son père la confie à des membres du clan résidant en Allemagne. C’est là qu’elle décide de s’enfuir pour la Hollande. « C’était un décision prise instinctivement, quand j’ai vu cette petite fenêtre s’ouvrir ». Cette petite fenêtre, c’est l’espace de Schengen, qui lui permet de rallier les Pays-Bas après quelques heures de train sans visa. Elle l’apprend en interrogeant l’un des jeunes garçons de la famille chargée de la chaperonner. Il n’a que 14 ans et accepte de l’amener à la gare. « Je lui ai dit que j’allais visiter des amis en Hollande et que je revenais juste après. Mais je ne suis jamais revenue ». La suite est une histoire de migrante comme on rêverait qu’elles se déroulent toutes. Dans dix ans, celle qui s’appelle désormais Ayaan Hirsi Ali va devenir députée des Pays-Bas et publier une série de « conseils aux musulmanes qui veulent s’échapper ». Pour le moment, elle est là, perdue à la gare d’Amsterdam, avec son fichu sur la tête, son sac et ses vêtements couvrants. « Je devais avoir l’air bizarre ». Elle ne sait pas si elle doit aller à gauche ou à droite. « Tous les gens partaient dans la même direction, je les ai suivi ! » me raconte-t-elle en riant. Elle est surprise par la gentillesse des policiers en uniforme. « En Afrique, les policiers vous battent et vous rackettent pour un oui pour un non. Ici, ils vous indiquent votre chemin ! » Mais c’est bien l’entraide entre immigrés qui la sauve. Un marocain lui demande si elle a besoin de quelque chose. « Je lui ai dit que j’avais un peu d’argent allemand que je voulais changer et que je voulais passer un coup de fil ». Il est 23 heures. Avec ses nouvelles pièces hollandaises, elle appelle au secours une émigrée somalienne qu’elle a connu jadis : « please help me ».

« help me »

A partir de là, même quinze ans plus tard, elle se souvient de chacune des indications données par cette femme au téléphone : la station de bus, la ligne numéro un, marcher vingt mètre à droite, attendre devant une autre cabine qu’on vienne la chercher. « J’étais absolument effrayée et en même temps excitée ». A 23h45, elle est en sécurité dans la maison de ce couple : une femme d’origine somalienne et son mari Hollandais. « Le fait que qu’elle soit mariée à un Hollandais m’a rassuré. Elle n’allait pas me trahir puisqu’elle aussi vivait en faute ». N’empêche. Quand on lui demande ce qui l’amène, elle préfère ne pas répondre de peur d’être ramenée dans la nuit à son clan : « Je vous le dirai demain. Pour l’instant, je vais me coucher ». La réponse tombe le lendemain : « Je suis là parce que je veux saisir une chance de vivre comme je l’entends. » Elle a 22 ans. « Je suis là pour vivre comme je l’entend » Sa chance, son passeport pour la liberté, c’est l’anglais, appris à l’école. Elle vient en aide aux réfugiés somaliens perdus dans les arcanes administratives, en traduisant leurs demandes. Du coup, elle les connaît comme personne, bénéficie d’un hébergement et prend son destin en main. Pour gagner sa vie, elle fait des petits boulots ingrats et crevants. « Je ne pensais qu’à une chose : trouver un travail et m’éduquer ». Elle n’a pas fui son chemin tout tracé d’épouse au foyer pour faire le ménage toute sa vie en Hollande… Elle commence par obtenir un diplôme attestant de sa maîtrise du Néerlandais. La porte d’entrée vers des études supérieures, prises en charge par l’Etat. « Je voulais étudier la Science politique. Je voulais comprendre pourquoi ce monde est ainsi. Pourquoi ce pays est-il si paisible et si libre ? Comment se fait-il qu’ici les femmes peuvent s’habiller comme elles veulent ? Pourquoi ici les gens ne doivent pas continuellement se battre, faire du bruit, et cherchent à être heureux ?» Ce sera donc Science Po option relation Relations Internationales et Europe. Elle a 32 ans lorsqu’elle a accompli une partie de son rêve : obtenir un master. Après un passage éclair dans un laboratoire pharmaceutique, la voilà qui entre en politique. Le parti travailliste, dont elle est adhérente, passe une annonce dans la presse pour recruter une chercheuse. Elle n’a pas tout à fait le profil mais elle postule quand même et elle est prise parmi 150 candidats. Son job commence très exactement le 3 septembre… 2001.

« Le multiculturalisme est un système raciste »

Moins d’une semaine plus tard, son histoire la rattrape et la percute en même temps que les Twin Towers. Horrifiée par les crimes commis une fois de plus au nom de l’Islam, elle intervient dans le débat public. Elle se proclame « athée » et dénonce l’« archaïsme » de la religion au nom de laquelle on a toujours voulu la dresser. Les menaces fusent de partout, de son clan, de la communauté musulmane qui ne lui pardonne pas cette « trahison ». Depuis Londres, son père lui reproche de « souiller » l’islam. On craint pour sa vie. Elle est désormais placée sous haute surveillance et ne peut plus se déplacer sans ses gardes du corps, fournis par l’Etat Hollandais. Mais ce n’est pas le pire. Son droit à l’inventaire n’est pas seulement refusé par les fanatiques. Les relativistes, pleins de bonnes intentions paternalistes à l’égard des minorités, se disent gênés. Surtout au sein de son parti. « Au début, ils étaient content que je parle. Mais ils voulaient pas que je critique l’islam en tant que religion. Ils mettaient tout sur le compte de la pauvreté ou de la colonisation. Mais j’ai grandi avec l’islam, j’ai appris le monde à travers ses yeux. C’est au nom de cette religion qu’on m’a appris à haïr les non musulmans : les Juifs, les homosexuels, les athées… » Rien ne l’agace plus que cette façon de tuer l’esprit critique envers la religion au nom du respect quasi folklorique des cultures : « L’enfer est pavé de bonnes intentions… » Elle s’explique : « Le multiculturalisme aujourd’hui signifie réguler les gens en fonction de leur communauté, de leur religion et de leur culture. Très bien. Mais que fait-on des individus ? Les gays, les femmes, les enfants ? Ceux qui ne veulent pas suivre les lois de la communauté ? Ce système est un cauchemar pour les femmes comme moi qui se sont enfuis de pays où le système les subordonne aux hommes et qui viennent dans cette société pour être égales. Soudainement, les multicuturalistes vous rappellent à l’ordre et vous disent non pas vous ! Vous, vous devez restez avec votre communauté et écoutez votre père, votre frère, votre mari. On ne vous aidera pas… C’est ça l’égalité ? Quand on y réfléchit, le multiculturalisme est un système purement raciste ».

Depuis janvier 2003, date de son entrée au Parlement, elle se bat pour faire voter des amendements contre les mutilations sexuelles et les mariages forcés. Inlassablement. Elle désespère du parti travailliste Hollandais. En tant que défenseur du système multiculturel, donc communautaire, la gauche dépend du vote musulman : une communauté d’un million de votants dont beaucoup votent sur consignes pour le parti travailliste… Privée de sa liberté de parole à gauche, elle a donc choisi de continuer à se battre depuis le parti libéral, centre droit mais plus soucieux des libertés individuelles : « le parti auquel j’appartiens désormais ne raisonne pas en termes de communautés mais d’individus et pour moi c’est une question centrale ». Et pourtant, même là, on lui demande mettre en sourdine ses griefs contre l’islam. L’avant-propos de son livre, par exemple, celui où elle raconte avoir été élevé dans la haine des non musulmans au nom de la religion ne figure que dans les versions hors Hollande. Trop subversif.

Le meutre de Van Gogh

En assassinant Théo Van Gogh, les islamistes ont commis une grave erreur : on commence enfin à l’écouter. Le meurtre de Van Gogh ou la désillusion multiculturaliste Elle a fait la connaissance du réalisateur maudit en 2003, par le biais de journalistes qui voulaient faire un film sur elle. Quelques temps plus tard, Van Gogh s’est vu refusé d’animer un débat au dernier moment sur pression d’un islamiste belge venu l’intimider avec son clan. Une humiliation publique, à laquelle ont pris part plusieurs élus socialistes, et qu’il n’a pas supporté. « Il était mortifié, il n’arrêtait pas de m’appeler ». A peine rentrée de New-York, la députée tente de le calmer : « Pourquoi es-tu si en colère ? Tu es réalisateur, non ? Fait un film là-dessus au lieu de te mettre en colère ! » Le réalisateur accepte… à condition qu’elle lui écrive le script. Ce sera Soumission, un texte qu’Ayaan Hirsi Ali a écrit à l’origine pour une pièce de théâtre. Quatre femmes victimes de la religion, du voile, du viol et des châtiments corporels, avec pour seule consolation des versets du Coran tatouées sur leurs corps. Une pièce hantée par son histoire mais aussi par les récits qu’Ayan devait traduire du temps où elle faisait l’interprète pour les réfugiés, de 1995 à 2001. Comme ce jour où elle a dû apprendre à une femme que son mari lui avait transmis le Sida. Son mari, qui la trompait avec des prostituées, n’arrêtait pas de répéter : « C’est impossible. Je suis musulman ». Van Gogh veut porter ce texte à l’écran, mais Ayaan le met en garde : « C’est dangereux ». Elle ne veut pas avoir sur la conscience la mort d’actrices que les islamistes pourraient reconnaître. Le réalisateur lui propose de filmer de façon à garantir leur anonymat et donc leur sécurité. Et eux’ Elle-même accepte de mettre son nom, mais elle prévient de nouveau Van Gogh : « tu es fou de signer. C’est dangereux. Tu as des enfants. Tu ne peux pas faire ça. » Il ne veut rien entendre : « Si je fais un film en Hollande en 2004 sur lequel je ne peux pas mettre mon nom sans mourir, cela veut dire que nous vivons en pleine barbarie »…

Théo Van Gogh est mort le 2 novembre 2004, assassiné d’un coup de couteau en pleine rue par un militant appartenant à un réseau islamiste.Sous le couteau, un papier rappelait la menace de mort à l’encontre de Hirsi Ali, obligée de partir de cacher dans une base militaire. Elle et Van Gogh avaient tenté d’imaginer d’où viendrait la menace : « Quand cela va-t-il arriver ? Comment ? Est-ce que ce sera avec un couteau ou avec un bombe ? Est-ce que ce sera un homme ou une femme ? » Cette question a trouvé une réponse. Reste à savoir où va maintenant le modèle néerlandais, passablement ébranlé ? « Nous avons des francophiles qui veulent suivre l’exemple français, à l’image de la loi sur les signes religieux. Et nous avons des anglophiles qui veulent rester au modèle communautaire ». Ayaan Hirsi Ali, qui a appris les langues comme autant de passeport vers la liberté, va peut-être se mettre au Français : « Je ne sais dire qu’un seul mot en Français, mais c’est mon mot préféré… Laïcité ».

Caroline Fourest (portrait paru dans Charlie Hebdo et ProChoix en 2005)

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